Espionnage & Opium

La brume était épaisse et étouffante dans les rues de Londres. Elle était tellement dense qu'aucun vêtement ne pouvait empêcher l'humidité froide de s'introduire et de geler toute personne jusqu'aux os. Le matin tardait à arriver et la seule lumière qui traversait ce brouillard était celle des lampadaires à gaz qui brillaient espacés régulièrement sur les bords des rues vides.
Monsieur T marchait d'un pas assuré tout en restant attentif au moindre bruit et en scrutant la brume. Une faible brise fraîche et salée au sein de la puanteur environnante lui confirma qu'il se dirigeait bien vers les quais. Sa course ne se terminerait évidement pas là-bas, mais il serait plus en sécurité que dans les rues.

De faibles rougeoient dans la brume trahissaient quelques personnes qui fumaient adossés à un quelconque mur dans la rue. Des guetteurs sûrement, aucun habitant n'oserait mettre le pied dehors par ce temps et cette heure.
Un bruit étouffé se fit entendre. Des sabots qui claquaient sur les pavés, deux chevaux au trot. Notre homme eu tout juste le temps d'aller se réfugier dans une embrasure avant de voir clairement les deux cavaliers arrêter leurs montures au milieu de la route. Le couple était formé de deux gros gaillards habillés élégamment mais de manière à ne pas gêner leur mouvement. Chacun était équipé d'une épée, d'un mousquet et d'un fusil. Ils étaient montés sur deux trotteurs, de bonnes bêtes habituées à courir longtemps sans se fatiguer. L'insigne du Lord Lilyth était brodé sur leurs vêtements et sur l'équipement des chevaux. Ils discutaient, mais seul des bruits incompréhensibles et atténués par la brume parvenaient à Mr T. Ils regardèrent attentivement la rue autour d'eux, puis d'un mouvement synchrone éperonnèrent leurs montures et repartirent au trot.
Plusieurs minutes de silence s'écoulèrent après leur départ, attentif au moindre bruit, notre gaillard n'osait bouger. Il caressa machinalement la bague à poison de sa main droite tout en vérifiant le contenu de sa sacoche. Un autre cavalier passa au galop, sûrement un courrier, mais il ne pouvait être sûr de rien.
Il décida de prendre une petite ruelle, cela allait le retarder, mais il valait mieux être en retard qu'être découvert. Contrairement aux grandes rues, les petites ruelles n'étaient pas pavées et l'on marchait dans une gadoue mélangée à des détritus de toutes sortes. Après avoir demandé son chemin à plusieurs mendiants à l'aide de quelques pièces, il arriva finalement sur les quais et prit la direction du lieu où il avait rendez-vous.

C'était une fumerie d'opium qui servait de territoire de négociation neutre. L'entrée était gardée par plusieurs colosses qui ne s'écartèrent que lorsqu'il dévoila un anneau qu'il portait à sa main gauche qui signifiait qu'il était membre. Un petit homme, qui venait probablement de Chine, l'accueillit, le délesta de son manteau et de son chapeau, puis l'emmena dans la salle principale et l'invita à s'asseoir
dans un coin libre tout en demandant ce que celui-ci désirait consommer. Il demanda à se faire servir de quoi fumer et de quoi se sustenter. Le valet repartit après de maintes courbettes et s'esquiva derrière un rideau.
Le salon public était une grande pièce avec un très haut plafond qui contenait la fumée. L'air était sec par rapport à dehors, mais saturé d'odeur d'opium, de tabac, de chanvre et d'encens. La pièce était éclairée par de nombreux bougeoirs accrochés aux murs ainsi que plusieurs grands lustres. La lumière diffusée par les bougies provoquait une ambiance chatoyante mais pas désagréable. Les murs étaient recouverts de tapisseries brodées à la mode et à certains endroits, on pouvait voir de grand rideaux qui dissimulaient probablement des salons privés ou des pièces pour le personnel. Le mobilier consistait en grande partie de coussins posés à même le parquet et arrangés souvent de manière à faire des cercles autour de petites tables basses.
Il y avait huit clients, mais bien qu'il ne reconnaissait aucun des visages il prit bien soin de les observer et retenir certains des détails.
Deux d'entre eux avaient une bague ornée d'une tête de mort à l'un de leurs doigts et discutaient à voix basse dans un coin de la pièce à l'abri des oreilles indiscrètes. Il était courant de retrouver des membres de la franc-maçonnerie ici, mais généralement le soir et non pas le matin, ceux-là avaient sûrement passés la nuit à discuter et à fumer.
Trois étaient identifiés par un tatouage de koala sur leur front comme d'anciens grands truands. Cela signifiait qu'ils avaient séjourné dans une colonie pénitentiaire en Australie, là où on les avait tatoués. On ne réservait ce sort qu'aux plus grands criminels, certains arrivaient néanmoins à s'évader et revenir en Angleterre par des moyens plus ou moins rapide. Du fait de leur tatouage, ils restaient souvent cachés et ne participaient que à des actions d'extrême violence. Ils étaient répartis à des endroits stratégiques de la pièce de manière à pouvoir atteindre n'importe quel point de celle-ci rapidement, mais semblaient plus absorbés à fumer qu'à faire quoi que ce soit d'autre.
Des trois derniers, il n'y avait rien de remarquable, ils étaient affalés dans un coin et avaient sûrement trop fumé car ils dormaient à moitié.
Son contact était lui aussi en retard, ce qui était de mauvais augure mais il fut rapidement servi et l'opium lui détendit l'esprit et diminua ses angoisses et sa nervosité.

Plusieurs clients arrivèrent au fur à mesure que le temps s'écoulait, souvent accompagnés, ils s'installaient et vaquaient à leurs activités dans leur coin sans faire trop de bruit. Plusieurs autres brutes tatouées firent leur apparition et imitèrent leurs compatriotes. Le maître de maison finit par demander aux trois clients qui s'étaient endormis de payer leur note et de rentrer chez eux. L'un d'eux prit cela comme une insulte et commença à élever la voix en disant qu'on le recevait mal et qu'il refusait non seulement de partir mais aussi de payer. Un des colosses se leva comme mû par un ressort et alla se placer auprès du directeur. Les camarades du personnage, qui lui n'avait pas vu le géant s'approcher, essayèrent vainement de calmer leur ami. D'un signe de la main du patron, le titan assena un coup dans le ventre de l'individu et le prit sous son bras comme un menu paquet pendant que celui-ci essayait de récupérer sa respiration. Ses collègues s'empressèrent de régler la note et suivirent en toute hâte leur ami qui avait sûrement été éjecté hors du logis. Le maître de maison s'excusa plusieurs fois de la gêne occasionnée par ces messieurs et jura qu'ils ne seraient plus jamais admis ici, mais personne n'avait l'air d'avoir remarqué quoi que ce soit.

Son contact finit par arriver une demi-heure plus tard et s'installa non loin de lui. Ils s'expliquèrent mutuellement par signes de main ce qui leur étaient arrivés. Son contact avait été retenu par d'autres affaires, puis avait appris la fermeture du port et l'interdiction à quiconque de partir sans une inspection générale. Quelqu'un avait décidément fait peur à une personne très influente. Mr T héla le serveur et demanda à avoir un salon privé pour pouvoir discuter à l'abri d'oreilles indiscrètes. Ce fut chose faite et ils se retrouvèrent tous les deux derrière deux épais rideaux de laine et se mirent à discuter en français.
- "Je pense que je suis la cause de toute cette pagaille. Il me faut absolument gagner la France pour délivrer le contenu de cette sacoche."
- "Cela ne va pas être facile, avez-vous été identifié lors de votre escapade nocturne ?"
- "J'ai bien peur que ce soit le cas. Ce n'était pas si facile que ça de rentrer dans leurs locaux et de forcer les divers coffres. J'ai sûrement fait un peu trop de bruit, plusieurs personnes sur place m'ont vu et leur milice me recherche."
Son interlocuteur se mit à réfléchir tout en grattant son menton machinalement puis répondit d'une voix hésitante.
- "J'ai peut-être une solution, mais elle va vous coûter très cher et vous ne pourrez partir que ce soir."
- "Vous savez très bien que vous serez payé rubis sur ongle, seulement je ne dispose que d'une certaine liquidité sur moi, le reste ne vous sera donné qu'une fois arrivé à destination."
- "Je sais bien. Heureusement que je connais bien votre employeur sinon j'aurais refusé, ne me dites même pas ce que vous cachez dans cette sacoche, il vaut mieux que je ne sois pas au courant. Ce sont les hommes du Lord Lilyth qui vous recherchent ?"
- "Vous êtes soit bien informé soit fin observateur."
- "On ne réussit pas dans mon milieu sans ses sources. Je vais aller régler ces problèmes, faites tout de même attention, il se peut que plusieurs de leurs assassins viennent faire un tour ici. Ce serait du suicide pour une organisation de faire commettre un assassinat ici, mais dès que vous sortirez, ils ne se gêneront pas. Tachez tout de même de rester discret."
Après quelques minutes de silence, ils ressortirent de l'alcôve et s'installèrent à leur précédent emplacement comme si rien ne s'était déroulé.
Le seul changement était le départ des deux franc-maçons, personne d'autre ne semblait avoir bougé.
Mr T demanda si il y avait un lit disponible pour la journée, on lui répondit par l'affirmative, il régla donc sa note et fut emmené dans une petite chambre à l'étage et demanda à être réveillé à l'heure du thé et qu'il ne voulait sous aucun prétexte être dérangé jusque là. Il verrouilla la porte, mit sa dague sous un des oreillers et sombra dans un profond sommeil.

Il fut réveillé en sursaut par un valet qui frappait à sa porte et qui lui disait qu'il était l'heure du thé. Vérifiant qu'il ne manquait rien à ses affaires, il fit une toilette de chat, défroissa un peu ses vêtements et retourna dans la pièce commune après avoir remercié le valet.
Le grand salon était toujours aussi enfumé mais il était presque rempli, contrairement à ce matin. Au milieu des gentlemans qui fumaient en buvant leur thé, il y avait toujours les têtes des colosses tatoués qui dépassaient de la foule mais ce n'étaient plus les mêmes.
Il prit place à l'écart des divers groupes et commanda du thé, un copieux repas et simplement du tabac, il ne voulait pas s'abrutir dès le réveil.
Les deux francs-maçons étaient revenu mais accompagnés d'autre personnes, il y avait quelques matelots, mais la majorité de la clientèle semblait venir de la bourgeoisie qui travaillait dans les bureaux de commerce des docks. A l'abri des regards, il y avait aussi un assassin que l'on pouvait reconnaître à ses mouvements fluides et précis ainsi qu'au collier qui comportait un cadenas fermé qui signalait qu'il était sous contrat et non disponible. Le tueur le dévisagea pendant un long moment et Mr T soutint son regard avec défiance.
Les secrets de fabrication qu'il avait volés étaient-ils si précieux qu'un homme serait prêt à engager un assassin pour le tuer dans ce fumoir ? Il continua à se poser la question tout en mangeant et buvant et ne fut interrompu dans ses pensées que par l'arrivée d'un riche capitaine russe habillé en caftan et entouré des hauts gradés de son équipage.
Ils venaient sûrement prendre un peu de plaisir avant que leur navire reparte. S'installant bruyamment et de manière rustre, à la manière russe, ils riaient et discutaient avec entrain en russe, ils avaient déjà dû briser plusieurs verres à bord.
Soudain le capitaine se leva et s'exprima à l'attention de toute la salle, dans un anglais plutôt mauvais, si cela ne dérangeait personne si Miss Luang venait jouer quelques accords. Personne n'exprima un avis défavorable aussi demanda-t-il au maître de la maison si la chose était possible, celui-ci lui répondit que oui et disparut promptement derrière un rideau.
Des bougies furent allumées sur la scène et une jeune femme d'origine asiatique, magnifiquement habillée, apparut sur la scène quelques minutes après en tenant de ses petites mains un instrument étrange. Elle accorda l'instrument puis commença à jouer une mélodie qui avait des tonalités apaisante mais quelque peu triste. Cette musique enchanteresse pénétra au plus profond des âmes des spectateurs présents et beaucoup arrêtèrent leurs discussions pour être bercés par cette mélodie. Notre gaillard fit commande d'opium et se laissa doucement emporter par les airs orientaux et à travers des paysages qu'il ne pouvait qu'imaginer.
L'assassin choisit précisément l'instant où Mr T sombra dans une douce transe pour tenter d'exécuter sa besogne, s'approchant lentement et discrètement sans attirer les regards. Son intention fut devinée par le capitaine russe et celui-ci désigna l'assassin ainsi que notre espion à l'un des colosses, accompagné d'un signe de main signifiant danger. Le géant acquiesça et transmit l'information à ses collègues mais ne se déplaça pas pour autant, attendant de voir ce qu'allait faire l'homme. Celui-ci dégaina lentement et sans bruit une dague et la cachant dans sa manche, continua de se diriger vers Mr T. À quelques mètres de celui-ci, un des titans fit un mouvement brusque et une lame se ficha dans le dos de l'assassin qui s'écroula en silence. Il fut promptement emporté hors de la salle par un valet, personne n'avait rien remarqué.

Ce fut son contact qui tira notre individu de sa rêverie pour lui expliquer qu'il avait trouvé une solution. Il allait accompagner la bande de russe qui se dirigeait justement vers un port français sur le continent. Leur navire avait déjà été inspecté et il fallait juste qu'il se fasse passer pour un officier qui était venu se distraire avec son capitaine.
Il fit les présentations et ils discutèrent avec le capitaine en français des quelques détails qu'il fallait régler. Le russe parlait un meilleur français qu'anglais et était plus distingué qu'il ne le laissait paraître.
Notre gaillard se changea dans une alcôve et revêtit un uniforme qu'on lui avait fourni et après avoir brisé quelques verres dans la fumerie, le groupe prit la direction du navire.
Mr T, n'eut même pas à présenter ses papiers aux officiers de polices qui gardaient les docks, les quelques verres l'avaient complètement rendu saoul et il était soutenu par ses nouveaux camarades. Ceux-ci expliquèrent qu'il avait appris la naissance de son fils, qu'il avait bu pour se réjouir et qu'il fallait excuser sa conduite et son ivresse. Les explications accompagnées d'une légère commission leur permirent de rejoindre le navire.
Il fut allongé dans une cabine et le navire pris la direction de la France le lendemain matin emportant avec lui des plans de machines industrielles qui allaient pouvoir donner à l'industrie Alsacienne un avantage considérable sur le continent.